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Je tiens un carnet en voyage depuis des années, et il est loin de ressembler à ce qu’on imagine d’un carnet de voyage. Pas de croquis, pas de phrases travaillées sur la lumière du soir ou l’odeur des rues, rien de tout ça. Mon carnet ressemble plutôt à un carnet de gérant de maison d’hôtes qui aurait continué à noter des choses après avoir changé de métier, ce qui, en un sens, est exactement ce qu’il est.
Ce que je note vraiment
J’y note l’heure à laquelle j’arrive quelque part, la distance à pied depuis la gare ou l’arrêt de bus, si le chauffage fonctionnait ou claquait pendant la nuit, si le petit-déjeuner valait le détour ou non, si la chambre donnait sur une rue calme ou passante. Ce sont des notes utilitaires, presque comptables, et pendant longtemps je me suis demandé si ça méritait vraiment le nom de carnet de voyage. Puis j’ai relu, un hiver, des pages écrites deux ans plus tôt sur un séjour à Chambéry, et j’ai réalisé que ces détails très concrets me ramenaient à ce voyage bien plus fidèlement qu’une page entière décrivant un coucher de soleil ne l’aurait fait. Le chauffage qui claquait cette nuit-là, je m’en souvenais encore en le relisant, et avec lui toute la soirée est revenue.
Pourquoi je ne cherche pas à bien écrire
Je pourrais essayer de faire des phrases plus travaillées, plus proches de ce qu’on trouve dans certains carnets de voyage publiés, avec des descriptions sensorielles et des réflexions plus larges sur le sens du voyage. Je n’y arrive pas, et surtout je n’en ai pas envie. Ce genre d’écriture demande du temps et une certaine disponibilité d’esprit que je n’ai presque jamais le soir d’une journée de trajet. Ce que j’ai, en revanche, c’est cinq minutes avant de dormir, et dans ces cinq minutes, noter des faits concrets est bien plus facile que composer une phrase sur ce que le voyage m’a appris. Le carnet n’est pas un exercice littéraire, c’est un registre, au sens presque professionnel du terme, celui qu’on tenait à la réception pour se souvenir de quelle chambre avait quel problème.
Le moment où j’écris, jamais improvisé
Je n’écris jamais dans la journée, seulement le soir, une fois installé, avant d’éteindre la lumière. C’est devenu un rituel presque aussi fixe que celui de se brosser les dents. Écrire dans la journée, en marchant ou dans un train, me demande de m’arrêter, de sortir le carnet, de retrouver le fil, et je finis toujours par noter des choses moins utiles, plus dispersées. Le soir, allongé, avec la journée entière derrière moi, je sais déjà ce qui mérite d’être noté et ce qui peut disparaître. Ce tri se fait tout seul, sans effort, simplement parce que quelques heures ont passé entre l’événement et l’écriture.
Ce que je n’écris jamais
Je n’écris pas de nombres inventés ni d’estimations que je ne suis pas certain d’avoir bien retenues, ce serait plus gênant qu’utile de relire plus tard une information fausse présentée comme un fait. Je n’écris pas non plus de jugement définitif sur un endroit après une seule visite, parce qu’un mauvais dîner ou une mauvaise nuit peut colorer tout un séjour de façon injuste. Je préfère noter ce qui s’est passé, factuellement, et laisser le jugement pour plus tard, en relisant, avec un peu de recul.
Un carnet qui ne contient que des faits vieillit mieux qu’un carnet plein d’impressions du moment, parce que les impressions changent et les faits restent.
Le même carnet, jamais un nouveau à chaque voyage
Je garde le même carnet pendant plusieurs voyages, parfois plus d’un an, plutôt que d’en commencer un nouveau à chaque départ. Ça me permet de retomber, en le feuilletant, sur des séjours plus anciens sans avoir à chercher dans une pile de petits carnets terminés en quelques jours. Il y a quelque chose d’assez satisfaisant à voir, sur des pages qui se suivent, un séjour à Annecy juste après des notes prises trois mois plus tôt à Besançon, comme si le carnet racontait, sans le vouloir, le rythme réel de mes voyages plutôt qu’un seul épisode isolé.
Ce que ça change au moment de repartir
La vraie utilité du carnet ne se voit pas pendant le voyage, elle se voit avant le suivant. Quand je prépare un nouveau départ, je relis parfois deux ou trois pages anciennes, pour me rappeler ce genre de détail concret qui influence le confort d’un séjour : tel type de logement plus bruyant que prévu, telle gare avec un dernier kilomètre plus long qu’il n’y paraît sur une carte, tel petit-déjeuner simple mais suffisant pour tenir jusqu’au déjeuner. Ce ne sont pas des recommandations à transmettre à quelqu’un d’autre, ce sont des repères personnels, utiles seulement parce qu’ils viennent de ma propre expérience et pas d’un avis lu en ligne.
Un carnet qui ne cherche pas à impressionner
Je sais que ce carnet ne ressemblerait à rien pour quelqu’un d’autre, il n’a pas vocation à être lu, encore moins à être beau. C’est peut-être ce qui le rend utile sur la durée. Je n’ai jamais eu à me forcer à le tenir, parce qu’il ne me demande jamais d’être un bon écrivain, seulement d’être honnête sur ce qui s’est passé dans la journée. Après des années à tenir des registres bien différents à la réception d’une maison d’hôtes, ce genre d’honnêteté factuelle est devenue une habitude que je n’ai jamais eu envie d’abandonner, même en changeant complètement de vie.
Le carnet en papier, jamais le téléphone
On me demande parfois pourquoi je continue à écrire sur un carnet en papier plutôt que dans une note sur mon téléphone, qui serait sans doute plus rapide et plus facile à ranger. La réponse tient surtout à ce que le téléphone fait déjà trop de choses le soir en voyage, il sert de réveil, de carte, parfois de lampe de poche, et l’ouvrir avant de dormir m’amène presque toujours à consulter autre chose au passage, un message, une carte du lendemain, ce qui repousse l’endormissement plutôt que de le préparer. Le carnet, lui, ne sert qu’à une seule chose. Je l’ouvre, j’écris quatre ou cinq lignes, je le referme, et il n’y a rien d’autre à faire avec. Cette limitation volontaire, qui peut sembler démodée, est justement ce qui rend le geste aussi simple et aussi répétable soir après soir, sans jamais devenir une occasion de replonger dans un écran juste avant de dormir.
Un carnet abîmé, et c’est très bien ainsi
Le mien porte les traces de plusieurs années de voyage, une couverture cornée, une tache de café sur la première page, un élastique qui a perdu de sa tenue. Je n’ai jamais cherché à le remplacer par un carnet plus neuf ou plus soigné, même quand l’occasion s’est présentée, un cadeau reçu à un anniversaire par exemple. Ce genre d’usure raconte, à sa façon, le même rythme que les notes qu’il contient, et un carnet trop propre, trop récent, me donnerait presque envie d’y écrire des phrases plus soignées, plus travaillées, exactement ce que je cherche à éviter depuis le début.


