Rituels de voyage

La veille du départ, ce que je prépare vraiment la veille

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La veille d’un départ, je ne fais presque jamais ce que les listes en ligne recommandent, et ça marche mieux. Pendant huit ans, quand je tenais une petite maison d’hôtes du côté de Chalon-sur-Saône, je voyais arriver des clients dans deux états très différents : ceux qui débarquaient tendus, la valise ouverte sur le lit dès l’entrée dans la chambre parce qu’ils avaient tout fait dans la voiture ou le train, et ceux qui posaient leur sac, respiraient, et commençaient la soirée normalement. La différence ne tenait presque jamais au trajet lui-même. Elle tenait à la veille.

Le sac fait la veille, pas le matin

Je fais mon sac la veille, jamais le matin même, et pas seulement pour gagner du temps. Le matin d’un départ, l’esprit est déjà à moitié parti : on pense au train qu’on va rater, à la porte qu’on a peut-être laissée ouverte, à l’ordre dans lequel on va prendre le taxi. Faire son sac dans cet état, c’est oublier le chargeur, prendre trois pulls et zéro chaussettes propres, ou glisser les clés de la maison tout en bas sous les vêtements. La veille, l’esprit est encore disponible. Je pose le sac ouvert sur une chaise, je remplis dans un ordre fixe : d’abord ce qui est lourd et rarement utilisé, tout en bas, puis les vêtements, puis en dernier ce que je vais chercher dans les premières heures du voyage, en haut ou dans une poche extérieure.

Je garde toujours une trousse à part pour les câbles et les papiers, celle-là ne se défait jamais entre deux voyages. C’est une habitude que j’ai prise après avoir vu, à la réception, des clients fouiller leur valise entière à neuf heures du soir pour retrouver un chargeur de téléphone. Une trousse fixe, ça évite ce genre de scène, et ça évite surtout de la vivre soi-même dans une chambre inconnue, fatigué, avec la lumière du couloir qui passe sous la porte.

Vérifier l’heure du dernier repas plutôt que l’heure du train

Ce que je vérifie la veille, ce n’est pas seulement l’horaire de départ, c’est l’heure à laquelle je vais manger un vrai repas. Sur beaucoup de trajets en train en France, il n’y a pas de wagon-restaurant fiable, et l’arrivée tombe parfois en fin d’après-midi, entre deux services, quand les restaurants n’ouvrent pas encore pour le dîner. J’ai appris ça à la dure, en arrivant un soir à Besançon un dimanche, avec les commerces fermés et rien d’ouvert à moins de vingt minutes à pied de la gare. Depuis, la veille, je prévois toujours quelque chose de simple à manger dans le sac, du pain, un fruit, quelque chose qui ne craint pas la chaleur d’un wagon. Ce n’est pas grand-chose, mais ça change la soirée d’arrivée du tout au tout.

Le lit qu’on laisse derrière soi

Un détail que je tiens de mon métier précédent : je fais mon lit avant de partir, même pour un aller-retour de deux jours. Ce n’est pas une question de propreté, la maison sera vide de toute façon. C’est une question de retour. Rentrer fatigué, poser son sac, et trouver un lit fait plutôt qu’un lit défait, ça change l’humeur du retour bien plus qu’on ne le croit. Je le voyais chez les clients de la maison d’hôtes : ceux qui rentraient chez eux dans un intérieur rangé racontaient un voyage différemment de ceux qui rentraient dans un capharnaüm. Le voyage n’avait pourtant pas changé, seulement le seuil du retour.

Ce que je ne prépare plus

Il y a des choses que j’ai arrêté de préparer la veille, parce qu’elles créaient plus d’angoisse que d’aide. L’itinéraire minute par minute, par exemple. Pendant longtemps, je notais chaque correspondance, chaque numéro de quai probable, chaque heure d’arrivée précise. Puis j’ai compris que ce genre de plan trop serré rend le voyage cassant : la moindre correspondance ratée, le moindre quai changé au dernier moment, et tout le reste de la journée semblait compromis. Aujourd’hui, la veille, je note seulement le nécessaire : l’heure du premier train, l’adresse de l’endroit où je dors la première nuit, et une marge. Le reste, je le regarde en chemin, dans le train, pas la veille au soir sur le canapé.

Une valise trop bien préparée, avec un plan trop précis, laisse moins de place pour bien dormir la première nuit. On arrive avec la tête pleine de détails au lieu d’arriver simplement fatigué et content d’être là.

Le rituel du soir avant, concrètement

Voici ce que fait, dans l’ordre, la veille d’un départ, depuis quelques années : je prépare le sac en fin d’après-midi, jamais après le dîner, parce que le soir tardif est mauvais conseiller pour ranger quoi que ce soit. Je mets de côté les papiers et les clés dans un même endroit visible, près de la porte, pas dans une poche de veste que je vais changer le lendemain. Je regarde une seule fois l’adresse du premier logement, je la note sur un papier que je garde dans la poche avant du sac, même si j’ai un téléphone qui peut la retrouver, parce qu’un téléphone déchargé un soir de retard de train ne sert à rien. Et je me couche sans repasser l’itinéraire dans ma tête, ce qui a longtemps été le plus difficile à tenir.

Ce dernier point mérite un mot. Beaucoup de gens qui voyagent souvent, moi le premier pendant des années, passent la soirée avant un départ à repasser mentalement chaque étape du lendemain. Ce n’est pas de la préparation, c’est de l’anticipation anxieuse déguisée en organisation. La vraie préparation s’est faite avant : le sac est prêt, l’adresse est notée, l’heure est connue. Le reste de la soirée devrait ressembler à n’importe quelle autre soirée, avec un dîner normal et un coucher normal, pas à une veille d’examen.

Ce que ça change à l’arrivée

Je l’ai constaté des deux côtés du comptoir : les voyageurs qui arrivent reposés sont ceux dont la veille a été ordinaire, pas ceux dont la veille a été minutieuse. Un sac bien fait la veille, un repas prévu pour l’arrivée, un lit fait derrière soi, et une soirée sans plan repassé en boucle, ça pèse plus sur la qualité du voyage que n’importe quel guide sur les lieux à visiter. C’est un rituel modeste, presque invisible, mais c’est celui qui décide si on descend du train fatigué et tendu, ou fatigué et simplement prêt à dormir.

Un rituel qui tient même quand tout change

Ce que j’apprécie avec ce rituel de la veille, c’est qu’il tient debout quel que soit le voyage. Que je parte deux jours ou deux semaines, en train de nuit ou pour un simple aller-retour de week-end, la même suite de gestes s’applique sans qu’il faille l’adapter à chaque fois. Le sac se remplit dans le même ordre, la trousse de câbles ne bouge pas, l’adresse se note sur le même bout de papier glissé dans la même poche. Cette répétition n’a rien d’ennuyeux, elle a au contraire quelque chose de rassurant, un peu comme un geste de métier qu’on refait sans y penser après des années. Je me souviens d’un départ précipité, décidé deux jours à l’avance pour rejoindre un ami hospitalisé du côté de Mâcon, où je n’avais eu ni le temps ni l’envie de réfléchir à quoi que ce soit. Le rituel s’est déroulé tout seul, presque malgré moi, et c’est précisément dans ce genre de moment qu’on mesure sa vraie utilité : non pas quand tout va bien et qu’on a le temps de tout organiser, mais quand la tête est ailleurs et qu’il faut malgré tout partir dans de bonnes conditions.

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